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Punir au nom d’Œdipe

par Marc-André Cotton

Ce texte est paru dans l’ouvrage de Catherine Dumonteil Kremer, Elever son enfant autrement, ressources pour une éducation alternative, éd. La Plage, 2003.


Résumé : En vulgarisant le complexe d’Œdipe, la psychanalyse a contribué à justifier la violence éducative exercée sur l’enfant et à le priver notamment d’une relation nourrissante avec sa mère. Il appartient à chaque parent de renverser ce processus en accueillant son histoire au lieu de la projeter sur sa progéniture.

La théorie des pulsions, imaginée par Freud à la fin du XIXe siècle, attribue au jeune enfant un désir sexuel inconscient pour le parent du sexe opposé et une hostilité pour le parent du même sexe : le fameux complexe d’Œdipe. Plusieurs auteurs ont démontré que cette théorie avait été élaborée dans le but inavoué de dissimuler les abus sexuels perpétrés au sein même de la famille de Freud - en particulier par son père Jakob - et dans son milieu social (1). L’un des piliers de l’édifice psychanalytique est alors apparu comme une construction défensive, visant à protéger la figure du Père et à justifier la répression que celui-ci exerce sur la conscience de ses enfants.

 

Père infanticide

Malgré ce laborieux processus de mise à jour, le complexe d’Œdipe n’a pas cessé de s’imposer comme un concept à géométrie variable permettant de réduire le vécu de l’enfant à quelques schémas de comportement qui ne remettent pas en cause ses éducateurs. Qu’une fillette soit en colère face à sa mère ? Elle traverse sans doute une nouvelle phase œdipienne et tout se réglera simplement avec papa. Qu’un père soit en conflit avec son garçon ? Ce dernier doit certainement faire son Œdipe, il vaut mieux ne rien concéder.

En réalité, le mythe original d’Œdipe ne se résume pas à l’histoire d’un fils qui tue son père pour épouser sa mère, comme le laisse penser l’interprétation de Freud qui imagina également une version symétrique pour la fille. Il commence par le crime perpétré par Laïos, père biologique d’Œdipe et roi de Thèbes, sur la personne du jeune Chrysippe qu’il a violé, puis enlevé et qui se suicida. L’oracle d’Apollon prédit alors qu’une malédiction lui vaudrait d’être lui-même tué par son premier fils. C’est pour tenter d’échapper à ce destin que Laïos ordonna le meurtre de son nourrisson premier né, qu’il fit clouer par les pieds, sur le Mont Cithéron, pour y être dévoré par les bêtes sauvages. L’épopée du héros, sauvé par un berger et adopté par le roi de Corinthe et son épouse qui le nommèrent Œdipe - c’est-à-dire « pieds enflés » -, traduit sa détermination à découvrir la vérité sur ses origines.

Parvenu au sommet de sa gloire, ayant fait advenir malgré lui le sort tragique qui lui était destiné, Œdipe dévoile enfin le secret de l’infanticide intenté contre lui par Laïos. Mais devant l’assistance royale et sous la pression de la foule de Thèbes, le héros ne retient que son rôle dans la mort de ce dernier. Accablé par le poids des prédictions successives, il arrache ses propres yeux et se condamne à l’errance. Il incarne désormais la figure du fils qui mutile sa conscience pour taire les crimes de son père (2).

 

Fermer les yeux

L’interprétation freudienne du mythe d’Œdipe va exactement dans ce sens : protéger le Père de toute remise en cause. Ici, l’histoire personnelle du fondateur de la psychanalyse rejoint singulièrement celle de son héros mythique et laisse penser que Freud a projeté sur ce dernier un conflit intérieur dont il ne pouvait se libérer.

À travers sa pratique analytique, Freud avait en effet clairement associé les symptômes hystériques aux abus sexuels subis dans l’enfance. Il avait été contraint d’admettre que les perversions sexuelles de son propre père, Jakob, étaient à l’origine de l’hystérie de son frère et de certaines de ses sœurs cadettes (3). Mais à la mort de celui-ci, survenue en 1896, Freud visualisa dans un rêve l’injonction de « fermer les yeux » sur les fautes de son père (4). Moins d’un an plus tard, cédant à l’hostilité du corps médical, il revenait sur ses premières conclusions et présentait sa théorie des pulsions pour éviter - confia-t-il explicitement - de devoir « accuser le père de perversion, le mien non exclu (…) » (5). Pour Freud, comme pour Œdipe, la cécité qu’il s’infligeait était donc une réponse radicale à l’interdit posé sur le dévoilement de la brutalité paternelle.

L’accueil très favorable réservé à la théorie des pulsions depuis plus d’un siècle s’explique certainement par le fait qu’elle permet aux parents de reproduire sur leurs enfants une certaine violence éducative, voire sexuelle, tout en gérant leur sentiment de culpabilité. Plutôt que d’accueillir les souffrances qu’ils ont vécues face à l’inconscience de leurs propres parents, les adultes vont attribuer à l’enfant la cause de leur malaise et réprimer la vitalité de celui-ci, avec l’espoir illusoire de maîtriser leur vécu refoulé. Dans cette perspective, l’Œdipe freudien apparaît comme un concept fabriqué sur mesure.

 

Légitimer la violence éducative

Selon Freud, en effet, l’enfant rechercherait inconsciemment la punition car celle-ci devrait lui permettre de soulager la « culpabilité œdipienne » qu’il éprouverait à être amoureux de sa mère. Les châtiments corporels - et particulièrement la fessée - seraient un « moyen autopunitif » permettant à l’enfant de dépasser la rivalité qu’il établirait avec son père pour la possession de l’objet maternel (6). Ainsi, non seulement l’adulte ne serait pas responsable des coups qu’il porte à l’enfant, mais ce dernier devrait encore lui être redevable de faire obstacle aux désirs qui lui sont imputés. Freud ira plus loin en attribuant au père la fonction de permettre à son fils la sortie de l’Œdipe par la menace, directe ou indirecte, de castration (7). La violence paternelle est alors clairement légitimée, en particulier les coups portés sur la zone sexuellement sensible des fesses. Pourquoi ?

Lorsqu’un enfant subi le châtiment de la fessée, il garde dans son corps la mémoire de la brutale stimulation érogène qui découle de cette intrusion. De nombreuses victimes ont témoigné de la manière dont cette violence avait durablement affecté leur développement psychologique et sexuel (8). Quand l’adulte reproduit à son tour la violence subie, il le fait donc avec la connaissance inconsciente des conséquences de son acte. Il « sait » que les coups portés à cet endroit affaibliront la force vitale de l’enfant - notamment sa capacité à faire entendre ses besoins - et que la souffrance enchaînera ce dernier à la problématique parentale. La menace freudienne de castration - qui renvoie son auteur à la circoncision rituelle qui lui fut infligée à huit jours - révèle ici sa dimension sacrificielle.

 

L’enfant tabou

Lorsque l’adulte ne reconnaît pas l’origine de sa souffrance, il projette les causes de ses douloureux sentiments sur l’enfant et attribue à ce dernier des intentions qui appartiennent à son propre vécu refoulé. Ainsi en va-t-il de Freud et de chacun d’entre nous. L’enfant, lui, plie sous le joug des projections parentales. Assimilé aux perversions qu’on lui attribue, il devient tabou, un terme dont la racine polynésienne désigne à l’origine ce qui ne doit pas être touché. Outre l’interdit et le dégoût posé sur son contact physique qui parfois confinent à la phobie, il subit alors la distance que lui imposent ses parents.

L’idée que l’enfant désire inconsciemment posséder l’objet maternel pourrait justifier par exemple qu’il ne soit pas allaité à sa demande ou qu’il dorme seul dans une chambre en dépit de ses pleurs. L’un des nombreux avatars de la théorie des pulsions consiste en effet à penser que l’enfant « fait un caprice » chaque fois qu’il exprime la souffrance que ses parents ne répondent pas simplement à ses besoins. Ces derniers admettront difficilement que leur propre sentiment d’abandon puisse être à l’origine de leur compulsion à perturber le lien que l’enfant établit spontanément avec sa mère d’abord, puis avec son père. Inconsciemment, ils se persuaderont que leur rejeton est une créature insatiable qui - dans leur fantasme - pourrait bien les engloutir entièrement s’ils ne mettaient un frein à sa voracité.

Encore une fois, l’origine de cette terreur parentale se situe dans leur propre enfance, puisqu’ils furent confrontés à l’indisponibilité de leurs géniteurs et qu’ils durent eux aussi refouler leurs souffrances. Par un implacable mécanisme projectif, ils assimilent les besoins de leur enfant aux exigences monstrueuses de leurs propres parents et éducateurs. Ils se vivent comme victimes de leur progéniture sans pouvoir l’admettre ouvertement. Attachés à leur détresse, ils justifient alors leur passage à l’acte sur l’enfant. Au nom d’Œdipe.

Marc-André Cotton

 © M.A. Cotton – 10.2003 / www.regardconscient.net

Notes :

(1) Lire à ce propos Vincent Caux, La psychanalyse à l’épreuve de la réalité de l’inceste, et Philippe Laporte, Freud et son père, disponibles sur : http://www.regardconscient.net/archives/psychanalyse.html.

(2) Lire à ce propos Marc-André Cotton, La véritable histoire d’Œdipe, disponible sur : http://www.regardconscient.net/archives/psychanalyse.html.

(3) Il s’en confie dans une lettre à Wilhelm Fliess, datée du 11 février 1897.

(4) Ce rêve est raconté par Freud dans La naissance de la psychanalyse, PUF, 1956, p. 152.

(5) Lettre à Wilhelm Fliess, datée du 21 septembre 1897.

(6) Les italiques sont extraits de Rosanna Méligne, La fessée, ce besoin de punition, Journal de la Psychanalyse No 5, octobre-novembre 1999.

(7) En 1925, il écrit même que « le complexe d’Œdipe périt de la menace de castration. » Cité par Élisabeth Roudinesco et Michel Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, 1997, p. 170.

(8) Lire à ce propos Tom Johnson et Marc-André Cotton, Fessée et perversions sexuelles.