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Scénarios catastrophiques

par Marc-André Cotton

Cet article est paru dans la revue Regard conscient No 19 (février 2005)


Résumé : La fiction et nos drames humains manifestent tous deux les conséquences des projections que nous faisons sur l’expression de notre conscience.

Avec Le Jour d’après (2004), le réalisateur Roland Emmerich avait l’intention de «sensibiliser» le public nord-américain et ses dirigeants politiques aux conséquences du réchauffement de la planète (1). Ce dessein impliquerait de reconnaître l’histoire humaine de ce dérèglement et la conscience agissante en chacun, sans jugement ni condamnation. Impuissant à faire cela, Emmerich réaffirme dans cette superproduction l’idéologie punitive qui domine l’éducation: un mari buveur et menteur succombe à une tempête de grêle, un météorologue adultère est emporté par une tornade avec sa maîtresse, un conducteur de transport en commun corrompu meurt noyé dans son bus…

Dans son scénario, Emmerich met d’abord en scène les vains efforts d’un climatologue pour convaincre les responsables étasuniens de l’imminence d’une nouvelle ère glaciaire, puis il fait survenir ce basculement climatique si brutalement que celui-ci apparaît comme la réalisation d’une prophétie apocalyptique. Un cyclone gigantesque transforme alors l’hémisphère nord en calotte polaire et congèle instantanément des millions d’êtres humains. Par le biais d’effets spéciaux saisissants, le réalisateur amène le cataclysme comme la sanction crédible d’un développement économique désastreux, mené sans scrupule par une élite irresponsable.

La manipulation consiste à présenter comme autonome – donc inéluctable – un déroulement dramatique dont le réalisateur entérine en permanence la cause névrotique: l’homme serait fondamentalement mauvais et seule une correction à la mesure de son arrogance pourrait le ramener dans le droit chemin. L’avènement de la catastrophe annoncée aurait pour fonction de confirmer a posteriori la pertinence de cet état d’esprit qui découle, en réalité, d’un assemblage de projections.

 

Ordre répressif

La tragédie survenue récemment en Asie du Sud-Est montre cruellement les conséquences qu’engendrent de telles projections sur l’homme et sur la vie. D’après un communiqué de l’International Action Center, la plupart des victimes du tsunami auraient eu la vie sauve si les populations concernées avaient été rapidement avisées de l’imminence du cataclysme, grâce à un système peu coûteux de balises sismographiques par exemple (www.iacenter.org, 30.12.04). Mais la mise en place de ce rejouement collectif commandait au contraire de s’aveugler sur les risques liés au phénomène du tsunami. L’ampleur de l’émotion suscitée par le désastre pourrait alors être manipulée pour renforcer l’emprise de l’ordre répressif imposé par le père.

Le directeur du Centre islamiste de Colombo (Sri Lanka) affirma par exemple, une photographie aérienne à l’appui: «Dieu a écrit son nom [sur les vagues] et a châtié ceux qui ont ignoré sa loi.» D’après lui, la colère divine se serait déchaînée sur ces lieux parce qu’ils accueilleraient des touristes étrangers et des musulmans pervertis par le sexe et l’alcool (2). Aux États-Unis, un courant fondamentaliste chrétien s’exprima aussi dans ce sens. «À travers l’histoire et dans la Bible, écrivit une éditorialiste, Dieu a toujours fait usage d’épidémies, de déluges et de désastres naturels comme punitions.» Outre-Atlantique, le péché résiderait notamment dans l’avortement, l’homosexualité ou encore l’absence de Dieu dans les écoles.

Terrorisés à l’idée de réaliser la profondeur des souffrances engendrées par l’aveuglement parental, les adultes s’infligent à leur tour cette logique répressive qu’ils justifient de mettre en acte sur leurs enfants.

Marc-André Cotton

© M.A. Cotton – 01.2005 / www.regardconscient.net

Notes :

(1) Stephan Richter, Clausewitz à Hollywood, Courrier international No 709, 03.06.2004.
(2) Ahmed Halli, Dieu chevauchait le tsunami, Courrier international No 743, 27.01.2005.