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Le mensonge originel des religions

par Sylvie Vermeulen

Cet article est paru dans la revue Regard conscient No 17 (septembre 2004)


Résumé : En instaurant le monothéisme, Abram fit d’un Dieu unique l’interlocuteur de ses tourments et le gestionnaire de leur refoulement. Ainsi, il entérina une alliance dramatique qui soumet le fils à la terreur du père et innocente ce dernier de toute responsabilité. La structure patriarcale édifiée par le judaïsme a la prétention de soumettre toutes les dimensions de la vie à ses lois, c’est pourquoi cette religion suscite la haine et le rejet.

De tout temps, les adultes ont désiré exercer avec justesse leur conscience et vivre l’entente avec leurs semblables dans l’harmonie universelle. Ce désir, engendré par l’impossibilité de se réaliser conscient sous l’hégémonie des névroses parentales, les ont contraint à amalgamer dans une même représentation symbolique leur nature réelle et son déni, cause de leur impuissance à jouir de celle-ci. En substituant l’expérience à la conscience, ils déprécièrent cette dernière, la rabaissant à la « conscience poignante de notre misère [1] » posée comme premier pas vers la connaissance de soi et de Dieu.


Profanation de la nature humaine

Les hommes posèrent ce qui est – et qu’ils devaient nommer justement – sur un même plan que son déni et ses conséquences, le tout caractérisant leur Dieu unique. Pour ce faire, ils dénièrent à la conscience humaine son intégrité, son ordre, sa logique, ses qualités, ses facultés. Ils substituèrent à son harmonie une hiérarchie de pouvoir en altérant leur capacité à se libérer de leur souffrance et à se réaliser conscients.

Le déni de la nature humaine et les conséquences qui en résultent, procèdent bien d’une série d’actes entraînant l’altération de l’exercice de la conscience. Cette réduction provoque chez l’être humain une sensation de menace imminente précédant le déroulement de tous ses aspects morbides. Pour conserver leurs prérogatives, les hommes et leurs représentants devaient donc occuper l’aptitude humaine à remettre en scène la chaîne causale, afin de s’approprier son élan salvateur et son mobile libérateur. Pour en abuser assidûment, ils glorifièrent certains de leurs passages à l’acte qui n’étaient dès lors plus vécus comme des conséquences. Ce faisant, ils se détournèrent du sens pour construire des systèmes dogmatiques donnant une valeur à leur comportement.

Les hommes, par l’absolue nécessité qu’ils ont de se libérer de cet esclavage dégradant, et par le refus qu’ils y opposent, modulèrent continuellement de nouveaux complexes psychologiques substituant un dieu et/ou l’élévation sociale à leur véritable grandeur. La tension intellectuelle consumée à cet effet montre à quel point ils ont été terrorisés dans leur enfance, préférant la pseudo-profondeur de l’alliance du pouvoir et du miraculeux à tout dévoilement d’une vérité remettant en cause le père.


Émergence du monothéisme

La domination et son assise, la soumission individuelle, furent alors célébrées comme émanant d’un ordre divin. Ce rapport macabre a été édifié par la volonté des hommes d’assurer la primauté de leurs rejouements sur la famille et la communauté, dans un total refus de résolution. En découlèrent les pratiques, les habitudes, les usages et les traditions, toutes dispositions acquises par des actes réitérés dans la terreur au père. Leur extrême, le rite religieux, dénonçait la stérilité des rôles et de leur distribution hiérarchisée. Mais, exhibé dans l’allégresse propre à l’élan naturel de libération, il imposait et garantissait l’ordre établi.

Les monothéistes amalgamèrent donc le lien effectif qui unit naturellement tous les hommes, au lien affectif qui, étant traumatisé et fixé par les priorités masculines, isola chacun d’eux dans l’attribution de rôles ordonnés par leurs propres remises en scène. Par un nuisible jeu de terreurs et de volonté de vivre, l’énergie vitale consciente vivifiait la pernicieuse structure du pouvoir. Par leur refus de se remettre en cause, les hommes installèrent donc socialement une représentation de leur problématique dont ils devinrent les esclaves. De potentiellement libérateur, le rejouement se transforma alors en prison dont les geôliers n’étaient autres qu’eux-mêmes et l’administration pénitentiaire, leurs représentants.

 

Un nouvel ordre patriarcal

Le passage du polythéisme au monothéisme est généralement considéré comme une évolution. Ce concept d’évolution nous montre, là encore, l’intellectuel qui saisit puis offre au  patriarcat un produit destiné à justifier son organisation sur une conscience émanant du groupe mais ébranlée par les traumatismes dus au déni. En fait, la vénération d’une multitude de divinités symbolisant la grandeur de l’homme et l’éclatement de son intégrité, intensifiaient l’horreur de ses passages à l’acte. En conséquence, l’homme voyait croître son désarroi intérieur, auquel il attribuait l’origine de tous les maux du fait de l’interdit paternel de les nommer justement.

Les dominants qui, par contrevérités, s’attribuaient grandeur, prestige, gloire et noblesse, légitimèrent toutes leurs exactions, au nom de ces attributs. Ils se transformèrent en de véritables tyrans, justifiant leurs exigences au gré de ce qui émergeait de leur désordre intérieur interdit de résolution. Les incessantes guerres tribales mettant en danger leurs privilèges et leur existence, il leur fallut ordonner quelque peu leurs rapports. Ils sélectionnèrent certains points communs de leur structure et les élevèrent au-dessus de la multitude tribale. Ce faisant, ils créèrent le Dieu unique, assurant ainsi leurs prérogatives, assassinant ou lapidant toutes les consciences qui se dressèrent devant eux, jusqu’à se donner les moyens de compenser leur propre dégénérescence dans le faste de la puissance destructrice de leurs armées opérant leurs razzias.

 

L’insensé et le sens 

L’enfant se heurte aux aliénantes priorités de ses parents et de ses contemporains. Il doit intérioriser et gérer ses souffrances en fonction des exigences parentales et des règles communautaires. Il y a, par conséquent, deux dynamiques dans toute relation : celle de la conscience qui tend à se libérer de la terreur en retrouvant le sens ou tout du moins la vérité, et celle du pouvoir, imposée de force pour empêcher l’expression de cette conscience afin de manipuler les comportements. Il est important de les discerner l’une de l’autre pour réaliser les causes et les conséquences de l’édification du patriarcat et de ses passages à l’acte sur les tentatives individuelles et collectives de se libérer de son oppression.

Qu’il s’agisse du judaïsme, du christianisme ou de l’islam, tout ce qui, dans les textes, nie l’unité humaine et sa nature et qui prétend, par la soumission à des dogmes, à des rites et à des représentants, offrir une unification en prime à la réalisation de chaque être, à sa libération ou à l’approbation du Dieu unique, n’est que mensonge au profit du maintien des formes de patriarcat concernées. Ce qui interdit la remise en cause des principes fondateurs religieux est de l’ordre du père. Celui-ci refuse de reconnaître la teneur dramatique de son regard sur la sensibilité masculine. Pourtant, la présence de l’homme auprès de la femme et de l’enfant, et sa place dans la communauté nécessitent impérativement l’exercice d’une conscience réalisée. Mais le père de l’homme, en s’adressant à lui, enfant, comme à un « crétin » dont le devenir dépendrait de la soumission à ses ordres et de l’adhésion à ses croyances, nia la nature consciente de l’enfant et vida de son sens sa propre histoire et celle de l’humanité.

 

Prise de pouvoir sur la vie

La pensée symbolisante – mythique – a une cause : la terreur engendrée par ceux qui naturellement devraient protéger. La pensée conceptuelle – aujourd’hui présentée comme étant la conscience – est le résultat de la gestion des entraves à l’exercice de cette dernière. L’enfant jouit naturellement de sa conscience dans la relation à ses parents. Toutes ses manifestations de souffrance sont une remise en cause de comportements parentaux anachroniques. Elles expriment les douleurs que lui occasionne le fait d’être réduit à un sujet-objet dans les rejouements de ses parents, rapport qui est incompatible avec la satisfaction de l’enfant. Malheureusement pour l’humanité entière, ces souffrances sont perçues comme des exigences, des « caprices » par ceux qui vont rejouer sur lui leur propre histoire, perpétuant ainsi d’infernales prises de pouvoir sur la vie : celle de rejouer sans aucune prise en compte des conséquences sur la réalisation de l’enfant et celle de vivre aveugle pour rester fidèle aux injonctions paternelles. Dès lors, comment l’homme pourrait-il réaliser l’existence d’une harmonie relationnelle naturelle entre tous les hommes, actuelle et effective au-delà de toutes nos souffrances, nos projections et nos espérances ?

Toutes les hiérarchies entérinent l’éducation qui garantit leur pouvoir. Elles la posent comme base de l’équilibre de l’enfant au-delà de ce à quoi la population croit encore. Simultanément, elles dévalorisent voire interdisent, ce qui garantirait cet équilibre, comme le respect de la relation mère/enfant, la reconnaissance de l’être conscient, l’espace de vivre et de nommer justement toute chose, y compris les sentiments, les sensations, le senti, les liens entre causes et conséquences. Cette relation comblerait l’enfant et ne nécessite aucune richesse matérielle.

 

Fondation du judaïsme

Le judaïsme est à l’origine des deux autres religions monothéistes que sont le christianisme et l’islam. Il est apparu en Mésopotamie où chaque cité avait ses propres dieux protecteurs. Le dieu An était le créateur du ciel et de l’univers, mais il avait confié le pouvoir à son fils Enlil, qui était le seigneur du vent et le dieu souverain de l’univers[2]. Les notions de pouvoir, de soumission et de transmission de ce pouvoir étaient déjà installées ainsi qu’une représentation du besoin de protection, le tout émergeant d’un mouvement de refoulement de sa propre souffrance, sanctionné par les patriciens comme étant le chemin qui mène l’humanité à la richesse, à la sécurité et à la paix. Il se trouve que les richesses matérielles, la sécurité garantie par une armée d’hommes et la paix au sein des propriétés privées - imitations grossières et fantasmatiques du bonheur de l’homme - ont sans cesse été les privilèges des dominants et se sont toujours construites sur les privations, la terreur et le massacre de cette humanité.

Abram, futur père fondateur du peuple hébreux, par sa situation sociale, sa souffrance et les mouvements incessants de la pensée collective, saisit l’importance, pour le maintien de la hiérarchie, de la croyance en un Dieu unique. Il affirma immanquablement sa conviction face à un père qui, lui, adorait plusieurs divinités. Abram quitta ce père. Dès lors, il vécut une sensation d’errance loin des mœurs de son pays[3], de sa parenté et en l’absence d’un vis-à-vis névrotique paternel, à l’origine de son mal-être, mais qui donnait un sens à ce dernier. Il était certain d’obéir à l’ordre - transmis de génération en génération - imposant le refoulement comme immédiatement salutaire.

 

Dieu, gestionnaire du refoulement

L’interdit de remettre en cause cet ordre engendra en lui une souffrance existentielle dont découla la croyance selon laquelle l’homme trouverait son salut dans la maîtrise totale de ce refoulement et donc dans la maîtrise de toute son affectivité, de toute sa sensibilité. Ainsi, son désir authentique d’approfondissement fut stoppé net par la terreur de réveiller cette affectivité dans un monde bannissant totalement l’écoute et par l’angoisse de déranger sa structure d’adaptation par le dévoilement des causes réelles scellées dans les tréfonds de son psychisme. Abram était fatalement rongé par l’inutilité de son existence face à l’inflexibilité de l’autorité paternelle et par la forme de répudiation que prit son départ.

Le père, par son attachement à sa façon de penser, rejette celle du fils qui l’invite au changement. Mais en grandissant, le fils reste façonné par les exigences qu’imposa cette autorité. Abram agit donc imprégné de cette souffrance sans pouvoir la résoudre. Il ne put discerner les fondements de la croyance en un Dieu unique de son rapport douloureux au père. Il créa donc son Dieu en tant qu’interlocuteur de ses tourments et gestionnaire de son refoulement si bien qu’il lui attribua sa nature humaine déniée, les caractéristiques autoritaires de son père et leurs conséquences, puis la responsabilité de ses propres agissements pour éviter la culpabilité que ceux-ci engendraient en lui. Cet amalgame fut légitimé par l’assurance que lui procurait une conception unificatrice de la création respectant l’ordre établi par le père.

 

Une alliance dramatique

Lorsque les bases de l’autorité patriarcale sont remises en cause par un certain nombre de jeunes adultes, des changements s’effectuent dans toute la structure précédemment élaborée, ce qui réactive, surtout chez les anciens, de nombreuses peurs, d’où leur hargne à réaffirmer leur mode relationnel. À partir d’Abraham, nous sommes en présence d’une nouvelle structuration du pouvoir caractérisée par la forme que prit sa volonté de maîtriser ses tourments. À 99 ans, il circonscrivit sa souffrance psychologique - dont on peut se libérer - dans celle, physique et irréversible, de la circoncision, donnant ainsi à la volonté paternelle de ne pas être remis en cause l’apparence d’une prédestination. Il s’imposa un refoulement radical et forma, sur cette base, un nouvel ordre patriarcal.

En s’appliquant cette mutilation, à laquelle il attribuait certainement la faculté de rendre les hommes plus forts et plus féconds, il s’infligeait une violente douleur physique susceptible d’absorber, dans une sorte de transe purificatrice, les souffrances de l’errance psychologique qu’il vivait comme stériles. Il avait besoin d’une écoute, mais à la place il instaure une alliance dramatique. En effet, la douleur, le danger et la peur qui saisissent tout être chaque fois que l’on porte atteinte à son corps physique le précipitent dans la crainte de ses bourreaux, dans la soumission à leurs règles de vie et donc dans la compulsion de répétition qui les entraînent aux confins de l’immobilisme. Encore aujourd’hui, cette alliance prive tous les enfants qui la subissent de leur état de jouissance, engendrant chez eux une terreur dominée par une insensibilisation qui les rend inaptes à savourer simplement la vie, à se réjouir dans la relation, à affirmer les lois de sa propre vie face à celles, erronées, du père et à créer un environnement paisible dans les régions où ils sont nés.


La terreur du rejet

La relation de l’enfant à ses parents et à sa communauté est naturelle. Si celui-ci prétend sentir un besoin d’appartenance, c’est que ses parents et sa communauté ont provoqué en lui une constante terreur du rejet et de la mort qui s’en suivrait si cela devait advenir. En s’attribuant le rôle de victimes et en distribuant celui de bourreaux, les descendants d’Abraham revivent périodiquement cette terreur de la répudiation et de la mort. Au lieu de reconnaître leur participation effective à la mise en place de leur situation, les adultes s’approprient les rôles de victimes ou de martyrs ce qui les exempterait de toute responsabilité. Tant qu’ils obéissent aveuglément au (P)père, ils ne reconnaissent aucune responsabilité d’adulte. Ils se réfèrent à quelqu’un qui porte leur existence, qui porte le péché et qui pardonne. C’est pourquoi un philosophe juif peut écrire : « L’impératif de la création [faire des enfants] qui se prolonge dans l’impératif du commandement et de la loi instaure une passivité totale[4]. » Mais le fils devient père à son tour et d’une « passivité totale », il passe à la transmission active de son vécu passé : il mutile, humilie, juge, condamne, frappe, punit, exige, ordonne, mais « se réjouit devant Dieu ». Il évite ainsi toute remise en cause et  donc toute responsabilité en entendant les hurlements de son fils, ses pleurs, ses supplications, ses maladies et même sa mort. Cette éducation ne peut qu’engendrer une dangereuse schizophrénie caractérisée par une insensibilité totale dans de nombreuses situations. La persécution de toute manifestation naturelle de la vie, entièrement transcendée dans un rapport à Dieu, existe. Elle engendre la haine de soi et celle des autres.


La cause de l’antisémitisme

Le mot « antisémite » apparaît en Allemagne à la fin du XIXème siècle. Il désigne la haine de l’esprit sémitique que l’on trouve dans le judaïsme. À cette époque, le journaliste Wilhelm Marr déclara, dans un pamphlet, que son pays « était la proie d’une race conquérante, celle des juifs, race possédant tout et voulant judaïser l’Allemagne[5]. » Cette sensation collective d’être envahi et dépossédé, projetée sur le comportement juif et rejouée jusqu’à la solution finale, révoquait radicalement la possibilité de mettre à jour les causes de la problématique juive et donc, but dissimulé, celles de l’esprit germanique.

En effet, tant qu’elle n’est pas reconnue comme émanant de nous-mêmes, de notre propre histoire, la projection est la manifestation de l’interdit de prendre conscience de l’existence même de notre problématique, et donc l’interdit de rentrer dans notre processus de résolution. Toute projection des causes de notre souffrance, de nos sentiments ou de leurs conséquences sur ce qui est alors réduit à un support, a le même effet de destitution. Ce journaliste, se sentant menacé à l’instar d’un bon nombre de ces concitoyens, haït l’esprit juif, vécu comme irréductible, pour sentir en lui vibrer la supériorité de l’esprit germanique. Pour ce faire, il séparait l’inflexibilité et la dureté de l’éducation paternelle allemande du regard d’amour sans condition, de reconnaissance et de fierté qu’il devait porter, enfant, sur son père et sur les hommes de sa communauté. En divisant et distribuant les rôles, il se privait de l’ensemble concordant nécessaire à la prise de conscience des dynamiques agissant l’homme. Son rapport à ceux à qui il faisait porter les causes de sa souffrance était empreint de l’insensibilité paternelle.

L’antisémitisme est donc une attitude d’hostilité projetée sur une autorité quelque peu différente de celle subie dans l’enfance. Ce déplacement a été induit par le père qui désigna à ses enfants les acteurs de leurs futures remises en scène. En faisant cela, il détourna sur d’autres l’impératif de conscience manifesté à son égard par le fils. Ce dernier, en continuant de s’y soumettre à l’âge adulte, évite les réactions paternelles qui le paralysent encore de terreur. Par une simple sélection de gestes, de paroles ou d’attitudes, le frère, l’autre, l’être humain, lui-même pris dans une tentative de résolution de son histoire, devient le compagnon de lutte ou l’ennemi à éviter, à abattre. C’est, pour les hommes, une occasion de revivre des sentiments refoulés, comme la fureur que fit monter en eux l’impuissance à faire sentir au père ce qui est juste, et d’imputer à l’attitude de ceux qui deviennent les acteurs du présent, toute la charge émotionnelle refoulée qui les envahit alors.

 

Innocence du Père

Les réactions communes que suscitèrent les communautés juives dans tous les pays – aussi divers soient-ils – révèlent la forme la plus sophistiquée et la plus présomptueuse des structures patriarcales édifiées dans le monde. Les rabbins avaient, durant des siècles, cultivé et fortifié une exégèse qui se révéla redoutable pour toutes les hiérarchies. Leur dialectique était plus serrée, leur science apparaissait plus réelle, plus sérieuse et plus subtile. Elle semblait offerte sans contre partie à des régimes de plus en plus dépendant de la sophistication de leurs privilèges et de l’évolution de leurs techniques. Mais leur dialectique était entièrement circonscrite dans le cadre de leur rejouement. Elle ne pouvait dépasser les combinaisons scéniques possibles et ne nommait que la logique inhérente à ce rejouement. À travers le jeu des représentations symboliques combinées à une interprétation sélective de la réalité, ils déterminèrent des scénarios dans lesquels ils pouvaient attribuer à Iahvé l’entière responsabilité de leurs actes. Créés comme fils, ils étaient libres de toutes responsabilités. Leur bonheur et celui de la nation juive dépendait uniquement de l’observance totale des Lois de Moïse – divines, éternelles, bonnes, justes – et de leur conformité au Talmud. Dans ce dernier, le juif trouvait tout prévu : « Les sentiments, les émotions, quels qu’ils fussent, étaient marqués ; des prières, des formules toutes faites permettaient de les manifester[6]» Dans leur croyance, le monde ne connaîtrait le bonheur que lorsqu’il serait soumis à l’emprise universelle de leurs lois. Ainsi les pères tiennent leurs enfants en servitude. Ces derniers n’ont droit que par pitié à la munificence paternelle. Ainsi les hommes réprouvent-ils toutes les dimensions de la vie qui leur signifient son superbe génie et son inépuisable disponibilité, pour affirmer des rôles de dominateurs dans leurs propres ghettos.

Remettre en cause son propre père, c’est découvrir le chemin de la résolution.

Sylvie Vermeulen

© S. Vermeulen – 09.2004 / www.regardconscient.net

Notes :

(1) Jean Calvin, L’Institution chrétienne, Presses Bibliques Universitaires, 1985, p. 15.

(2) Les Religions du monde, Larousse, 1995, p. 12.

(3) La Bible, Gn 11 31 ; Gn 12 1 ; Gn 20 13.

(4) Emmanuel Lévinas, Être juif, Cahiers d’études lévinassiennes n° 1, janvier 2002.

(5) Cité par Bernard Lazare, L’antisémitisme, son histoire et ses causes, http://kropot.free.fr/Lazare-antisemcauses.htm.

(6) Bernard Lazare, ibid.