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par Sylvie Vermeulen
Résumé : En instaurant le monothéisme, Abram fit d’un Dieu unique l’interlocuteur de ses tourments et le gestionnaire de leur refoulement. Ainsi, il entérina une alliance dramatique qui soumet le fils à la terreur du père et innocente ce dernier de toute responsabilité. La structure patriarcale édifiée par le judaïsme a la prétention de soumettre toutes les dimensions de la vie à ses lois, c’est pourquoi cette religion suscite la haine et le rejet.
De tout temps, les adultes ont désiré exercer avec justesse leur conscience et vivre l’entente avec leurs semblables dans l’harmonie universelle. Ce désir, engendré par l’impossibilité de se réaliser conscient sous l’hégémonie des névroses parentales, les ont contraint à amalgamer dans une même représentation symbolique leur nature réelle et son déni, cause de leur impuissance à jouir de celle-ci. En substituant l’expérience à la conscience, ils déprécièrent cette dernière, la rabaissant à la « conscience poignante de notre misère » (1) posée comme premier pas vers la connaissance de soi et de Dieu.
Profanation de la nature humaineLes hommes posèrent ce qui est - et qu’ils devaient nommer justement - sur un même plan que son déni et ses conséquences, le tout caractérisant leur Dieu unique. Pour ce faire, ils dénièrent à la conscience humaine son intégrité, son ordre, sa logique, ses qualités, ses facultés. Ils substituèrent à son harmonie une hiérarchie de pouvoir en altérant leur capacité à se libérer de leur souffrance et à se réaliser conscients. Le déni de la nature humaine et les conséquences qui en résultent, procèdent bien d’une série d’actes entraînant l’altération de l’exercice de la conscience. Cette réduction provoque chez l’être humain une sensation de menace imminente précédant le déroulement de tous ses aspects morbides. Pour conserver leurs prérogatives, les hommes et leurs représentants devaient donc occuper l’aptitude humaine à remettre en scène la chaîne causale, afin de s’approprier son élan salvateur et son mobile libérateur. Pour en abuser assidûment, ils glorifièrent certains de leurs passages à l’acte qui n’étaient dès lors plus vécus comme des conséquences. Ce faisant, ils se détournèrent du sens pour construire des systèmes dogmatiques donnant une valeur à leur comportement. Les hommes, par l’absolue nécessité qu’ils ont de se libérer de cet esclavage dégradant, et par le refus qu’ils y opposent, modulèrent continuellement de nouveaux complexes psychologiques substituant un dieu et/ou l’élévation sociale à leur véritable grandeur. La tension intellectuelle consumée à cet effet montre à quel point ils ont été terrorisés dans leur enfance, préférant la pseudo-profondeur de l’alliance du pouvoir et du miraculeux à tout dévoilement d’une vérité remettant en cause le père.
Émergence du monothéismeLa domination et son assise, la soumission individuelle, furent alors célébrées comme émanant d’un ordre divin. Ce rapport macabre a été édifié par la volonté des hommes d’assurer la primauté de leurs rejouements sur la famille et la communauté, dans un total refus de résolution. En découlèrent les pratiques, les habitudes, les usages et les traditions, toutes dispositions acquises par des actes réitérés dans la terreur au père. Leur extrême, le rite religieux, dénonçait la stérilité des rôles et de leur distribution hiérarchisée. Mais, exhibé dans l’allégresse propre à l’élan naturel de libération, il imposait et garantissait l’ordre établi. Les monothéistes amalgamèrent donc le lien effectif qui unit naturellement tous les hommes, au lien affectif qui, étant traumatisé et fixé par les priorités masculines, isola chacun d’eux dans l’attribution de rôles ordonnés par leurs propres remises en scène. Par un nuisible jeu de terreurs et de volonté de vivre, l’énergie vitale consciente vivifiait la pernicieuse structure du pouvoir. Par leur refus de se remettre en cause, les hommes installèrent donc socialement une représentation de leur problématique dont ils devinrent les esclaves. De potentiellement libérateur, le rejouement se transforma alors en prison dont les geôliers n’étaient autres qu’eux-mêmes et l’administration pénitentiaire, leurs représentants. Un nouvel ordre patriarcalLe passage du polythéisme au monothéisme est généralement considéré comme une évolution. Ce concept d’évolution nous montre, là encore, l’intellectuel qui saisit puis offre au patriarcat un produit destiné à justifier son organisation sur une conscience émanant du groupe mais ébranlée par les traumatismes dus au déni. En fait, la vénération d’une multitude de divinités symbolisant la grandeur de l’homme et l’éclatement de son intégrité, intensifiaient l’horreur de ses passages à l’acte. En conséquence, l’homme voyait croître son désarroi intérieur, auquel il attribuait l’origine de tous les maux du fait de l’interdit paternel de les nommer justement. Les dominants qui, par contrevérités, s’attribuaient grandeur, prestige, gloire et noblesse, légitimèrent toutes leurs exactions, au nom de ces attributs. Ils se transformèrent en de véritables tyrans, justifiant leurs exigences au gré de ce qui émergeait de leur désordre intérieur interdit de résolution. Les incessantes guerres tribales mettant en danger leurs privilèges et leur existence, il leur fallut ordonner quelque peu leurs rapports. Ils sélectionnèrent certains points communs de leur structure et les élevèrent au-dessus de la multitude tribale. Ce faisant, ils créèrent le Dieu unique, assurant ainsi leurs prérogatives, assassinant ou lapidant toutes les consciences qui se dressèrent devant eux, jusqu’à se donner les moyens de compenser leur propre dégénérescence dans le faste de la puissance destructrice de leurs armées opérant leurs razzias. L’insensé et le sensL’enfant se heurte aux aliénantes priorités de ses parents et de ses contemporains. Il doit intérioriser et gérer ses souffrances en fonction des exigences parentales et des règles communautaires. Il y a, par conséquent, deux dynamiques dans toute relation : celle de la conscience qui tend à se libérer de la terreur en retrouvant le sens ou tout du moins la vérité, et celle du pouvoir, imposée de force pour empêcher l’expression de cette conscience afin de manipuler les comportements. Il est important de les discerner l’une de l’autre pour réaliser les causes et les conséquences de l’édification du patriarcat et de ses passages à l’acte sur les tentatives individuelles et collectives de se libérer de son oppression. Qu’il s’agisse du judaïsme, du christianisme ou de l’islam, tout ce qui, dans les textes, nie l’unité humaine et sa nature et qui prétend, par la soumission à des dogmes, à des rites et à des représentants, offrir une unification en prime à la réalisation de chaque être, à sa libération ou à l’approbation du Dieu unique, n’est que mensonge au profit du maintien des formes de patriarcat concernées. Ce qui interdit la remise en cause des principes fondateurs religieux est de l’ordre du père. Celui-ci refuse de reconnaître la teneur dramatique de son regard sur la sensibilité masculine. Pourtant, la présence de l’homme auprès de la femme et de l’enfant, et sa place dans la communauté nécessitent impérativement l’exercice d’une conscience réalisée. Mais le père de l’homme, en s’adressant à lui, enfant, comme à un « crétin » dont le devenir dépendrait de la soumission à ses ordres et de l’adhésion à ses croyances, nia la nature consciente de l’enfant et vida de son sens sa propre histoire et celle de l’humanité. Prise de pouvoir sur la vieLa pensée symbolisante - mythique - a une cause : la terreur engendrée par ceux qui naturellement devraient protéger. La pensée conceptuelle - aujourd’hui présentée comme étant la conscience - est le résultat de la gestion des entraves à l’exercice de cette dernière. L’enfant jouit naturellement de sa conscience dans la relation à ses parents. Toutes ses manifestations de souffrance sont une remise en cause de comportements parentaux anachroniques. Elles expriment les douleurs que lui occasionne le fait d’être réduit à un sujet-objet dans les rejouements de ses parents, rapport qui est incompatible avec la satisfaction de l’enfant. Malheureusement pour l’humanité entière, ces souffrances sont perçues comme des exigences, des « caprices » par ceux qui vont rejouer sur lui leur propre histoire, perpétuant ainsi d’infernales prises de pouvoir sur la vie : celle de rejouer sans aucune prise en compte des conséquences sur la réalisation de l’enfant et celle de vivre aveugle pour rester fidèle aux injonctions paternelles. Dès lors, comment l’homme pourrait-il réaliser l’existence d’une harmonie relationnelle naturelle entre tous les hommes, actuelle et effective au-delà de toutes nos souffrances, nos projections et nos espérances ? Toutes les hiérarchies entérinent l’éducation qui garantit leur pouvoir. Elles la posent comme base de l’équilibre de l’enfant au-delà de ce à quoi la population croit encore. Simultanément, elles dévalorisent voire interdisent, ce qui garantirait cet équilibre, comme le respect de la relation mère/enfant, la reconnaissance de l’être conscient, l’espace de vivre et de nommer justement toute chose, y compris les sentiments, les sensations, le senti, les liens entre causes et conséquences. Cette relation comblerait l’enfant et ne nécessite aucune richesse matérielle. Fondation du judaïsmeLe judaïsme est à l’origine des deux autres religions monothéistes que sont le christianisme et l’islam. Il est apparu en Mésopotamie où chaque cité avait ses propres dieux protecteurs. Le dieu An était le créateur du ciel et de l’univers, mais il avait confié le pouvoir à son fils Enlil, qui était le seigneur du vent et le dieu souverain de l’univers (2). Les notions de pouvoir, de soumission et de transmission de ce pouvoir étaient déjà installées ainsi qu’une représentation du besoin de protection, le tout émergeant d’un mouvement de refoulement de sa propre souffrance, sanctionné par les patriciens comme étant le chemin qui mène l’humanité à la richesse, à la sécurité et à la paix. Il se trouve que les richesses matérielles, la sécurité garantie par une armée d’hommes et la paix au sein des propriétés privées - imitations grossières et fantasmatiques du bonheur de l’homme - ont sans cesse été les privilèges des dominants et se sont toujours construites sur les privations, la terreur et le massacre de cette humanité. Abram, futur père fondateur du peuple hébreux, par sa situation sociale, sa souffrance et les mouvements incessants de la pensée collective, saisit l’importance, pour le maintien de la hiérarchie, de la croyance en un Dieu unique. Il affirma immanquablement sa conviction face à un père qui, lui, adorait plusieurs divinités. Abram quitta ce père. Dès lors, il vécut une sensation d’errance (3) loin des mœurs de son pays, de sa parenté et en l’absence d’un vis-à-vis névrotique paternel, à l’origine de son mal-être, mais qui donnait un sens à ce dernier. Il était certain d’obéir à l’ordre - transmis de génération en génération - imposant le refoulement comme immédiatement salutaire. Dieu, gestionnaire du refoulementL’interdit de remettre en cause cet ordre engendra en lui une souffrance existentielle dont découla la croyance selon laquelle l’homme trouverait son salut dans la maîtrise totale de ce refoulement et donc dans la maîtrise de toute son affectivité, de toute sa sensibilité. Ainsi, son désir authentique d’approfondissement fut stoppé net par la terreur de réveiller cette affectivité dans un monde bannissant totalement l’écoute et par l’angoisse de déranger sa structure d’adaptation par le dévoilement des causes réelles scellées dans les tréfonds de son psychisme. Abram était fatalement rongé par l’inutilité de son existence face à l’inflexibilité de l’autorité paternelle et par la forme de répudiation que prit son départ. Le père, par son attachement à sa façon de penser, rejette celle du fils qui l’invite au changement. Mais en grandissant, le fils reste façonné par les exigences qu’imposa cette autorité. Abram agit donc imprégné de cette souffrance sans pouvoir la résoudre. Il ne put discerner les fondements de la croyance en un Dieu unique de son rapport douloureux au père. Il créa donc son Dieu en tant qu’interlocuteur de ses tourments et gestionnaire de son refoulement si bien qu’il lui attribua sa nature humaine déniée, les caractéristiques autoritaires de son père et leurs conséquences, puis la responsabilité de ses propres agissements pour éviter la culpabilité que ceux-ci engendraient en lui. Cet amalgame fut légitimé par l’assurance que lui procurait une conception unificatrice de la création respectant l’ordre établi par le père. |