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Rapports offensifs

par Sylvie Vermeulen

Cet article est paru dans la revue Regard conscient No 15 (avril 2004)


Résumé : Les Occidentaux condamnent les terroristes puis les instrumentalisent au profit de leur édifice éducatif. Ils ne font pas de liens entre la violence de ces passages à l’acte et celle qui est à l’origine de leur soumission aveugle à l’ordre du père.

Zoulikhan Elikhadjieva avait dix-neuf ans lorsqu’elle s’est faite exploser à l’aérodrome de Touchino, à Moscou, au milieu d’un concert en plein air, tuant quatorze personnes : « Elle voulait que l’on trouve sa carte d’identité sur elle pour que son nom soit prononcé à la télé et que sa famille sache à quoi ils l’avaient poussée. » (1) Une autre candidate au suicide venant d’Ingouchie, Zarema Moujakhoïeva, avait été filmée prononçant ces mots : « Mon heure est venue et demain je marcherais contre les infidèles au nom d’Allah, en mon nom, et en votre nom, au nom du monde. » Elle voulait que son grand-père, sa grand-mère et ses tantes paternelles voient ce film après l’attentat, afin qu’ils sachent qu’elle était morte et « qu’elle était une fille bien ». Son enfance a été un enfer : abandonnée par sa mère à huit mois, orpheline de père à sept ans, vendue à dix-neuf ans à un homme riche de vingt ans plus vieux qu’elle, veuve quelques mois plus tard alors qu’elle était enceinte de deux mois, puis ramenée avec sa fille de sept mois dans sa famille paternelle qui rejeta l’enfant… Tous les adultes qui l’entourèrent lui interdirent de se positionner face à son histoire. Mais sous l’emprise de la terreur, Zarema ne se plaignait plus depuis bien longtemps. À propos du placement de sa fille, elle dira : « Selon nos coutumes, c’est quelque chose de très banal. »


Fig. 1 : Zarema Moujakhoïeva, terroriste tchétchène, a raconté son histoire a un journaliste russe (www.courrierinternational.com)

Prendre position

La capacité à prendre position face aux pratiques des parents, que pourrait avoir naturellement tout jeune adulte, risquerait de remettre en cause radicalement leur système relationnel. La terreur que cette remise en cause se fasse dans la vengeance des coups reçus et des humiliations subies justifie l’attitude répressive des parents et l’énergie mise à désigner des responsables du Mal en dehors de la famille, du clan ou de la nation. La faculté qu’a l’enfant de réaliser qu’il est un être conscient est donc perçue par les adultes comme la pire des menaces. Ceux-ci projettent que s’ils laissaient à l’enfant l’espace de s’exprimer et qu’ils lui transmettaient les moyens de partager son vécu intériorisé, le jeune adulte qu’il deviendrait utiliserait ces capacités pour se retourner contre eux, comme le serpent se retournant contre son bienfaiteur (Le villageois et le serpent, Jean de La Fontaine).

Prenant leurs supports favoris pour la cause de leurs colères, les adultes obligent le tout petit à croire, violences physiques à l’appui, qu’il doit se méfier de tout ce qui en lui désire découvrir et nommer spontanément ce qui est. Ils lui font croire qu’il doit condamner son rapport à lui-même et aux autres, se soumettre aux exigences et à l’idéologie parentales. S’il ne soumet pas sa spontanéité à toutes leurs offensives pour entraver le libre exercice de sa conscience, il sera, lui dit-on, « assurément rejeté » par ses parents, mais aussi par le groupe. Dès lors, l’enfant pose sur l’exercice naturel de sa conscience que cette faculté – pourtant garante de relations harmonieuses – menace directement sa vie. Devenu jeune adulte, son entêtement mettrait en péril son intégration dans le clan ou la société.

 

Sentiment d’impuissance

L’impact de la parole de l’adulte sur l’enfant terrorisé est telle qu’il ne lui est pas difficile de maquiller son discours en prétendues paroles de vérité. Que ce soit pour finir en martyr de l’islam ou pour devenir un bon citoyen, la soumission nécessaire résulte d’une même base relationnelle. Les Occidentaux condamnent les terroristes puis les instrumentalisent au profit de leur édifice éducatif en omettant de faire des liens précis entre la violence de ces passages à l’acte et celle qui est à l’origine de leur soumission aveugle à l’ordre du père. L’interdit imposé à leur parole les empêche de saisir et de nommer spontanément la chaîne des causes et des conséquences. S’ils le faisaient, ils seraient obligés de reconnaître que le rapport à l’enfant basé sur la terreur de ses parents génère des situations d’agression qui mènent à ce genre d’extrêmes. Ignorant l’impératif de conscience, ils ne peuvent agir justement face à ce phénomène social, mais revivent le sentiment d’impuissance et de désespoir qu’ils ont eu face aux violences parentales.

Sylvie Vermeulen

© S. Vermeulen – 04.2004 / www.regardconscient.net

Note :

(1) Les citations sont de Zarema Moujakhoïeva, Comment j’ai manqué mon attentat suicide, Courrier International No 698, 18-24.03.2004, http://www.courrierinternational.com/article/2004/03/18/comment-j-ai-manque-mon-attentat-suicide.