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Reconnaître l’empreinte de la naissance

par Sylvie Vermeulen

Cet article est paru dans la revue Regard conscient No 8 (février 2003)

Résumé : L’état émotionnel de la mère durant l’accouchement se révèle précisément dans le comportement de son enfant. Témoignage.

 

J’ai été profondément choquée par mon ignorance le jour où j’ai réalisé à quel point je retrouvais dans le comportement de mes enfants l’état émotionnel dans lequel j’étais plongée à leur naissance. Dans le rapport qu’ils ont aux événements de la vie, je reconnais aujourd’hui le déroulement spécifique de ces états.

 

Intrusions étrangères

M. est née en 1984, la veille de Noël. Je débordais de joie en sentant que c’était le jour. J’avais eu le désir d’accoucher chez moi, mais avais accepté les conditions de ma sage-femme qui étaient d’accoucher dans une salle de naissance qu’elle avait installée dans une clinique. Après un long trajet en voiture, qui m’empêcha de faire ce que je sentais juste, c’est-à-dire de marcher, j’arrivai sur les lieux. Je ne souhaitais que deux choses: atteindre la salle de naissance et faire appeler ma sage-femme. Je rejetai l’intrusion de l’infirmière qui voulait absolument m’examiner. Comme elle me menaçait de ne pas appeler la sage-femme, j’acceptai à contre-cœur sa volonté de voir où en était le travail. Je me sentis intrusée par ce regard vengeur et agressif. En me rendant à la salle d’accouchement, je subis ses humiliations en pensant qu’elle avait un problème, puis me sentis seule et abandonnée pendant un quart d’heure.

Lorsque ma sage-femme apparut, je fus soulagée et me sentis accompagnée jusqu’au moment où M. naquit. Alors, au lieu de me permettre d’accueillir mon enfant sur mon sein comme je m’y attendais, elle me demanda de me concentrer sur l’expulsion du placenta, glissant mon bébé dans les bras de son père. Une infirmière le lui prit pour la pesée. Je me sentis trahie par un père incapable de défendre notre intimité et par la croyance que je serais entendue par ma sage-femme. Je me suis alors levée, déterminée à combattre ces intrusions. Je pris mon enfant dans mes bras et développai une agressivité interdisant à quiconque de s’approcher.

 

Empreinte émotionnelle

Lors de cet accouchement, j’ai été successivement en joie puis contrariée, en colère, ouverte, heureuse, comblée, défensive, un développement spécifique d’émotions et de sentiments. Aujourd’hui, la manière dont j’ai vécu cet évènement se reproduit précisément dans le rapport que M. entretient avec sa vie. Je prends l’exemple de son apprentissage de la conduite accompagnée, qui représente une naissance symbolique vers plus d’autonomie. Voici la séquence que j’ai retrouvée chez elle : joie d’avoir l’âge et de savoir que je suis d’accord; difficulté pour trouver une auto-école; contrariété de voir que le choix n’est pas idéal; se fixer sur le but; le comportement du moniteur est vécu comme une intrusion; penser que c’est son problème et se fixer sur son but; réflexions humiliantes de la part du moniteur; changement de moniteur et soulagement; sensation d’être accompagnée par sa nouvelle monitrice; départ de la monitrice et séparation; retour avec le moniteur et trahison du père, dévalorisation; passage du code et manipulation; nouvelle monitrice jeune et énergique, intervention énergique de la mère qui se prolonge dans la conduite accompagnée.

Lorsqu’elle chercha un appartement et décida de faire une formation, le déroulement des émotions fut le même. Pendant des années, j’ai confirmé cette empreinte, trouvant touchantes sa détermination et sa façon d’affronter la vie, sans réaliser qu’elle manifestait un vécu dont j’ignorais la souffrance.

 

Ne pas être dérangé

R. est né en 1987. Même sage-femme, mais à la maison. Super ! Je reste chez moi, j’accueille et fais ce que je veux. Rien d’inattendu, de nouveau ne devrait intruser le processus de la naissance. Les contractions sont espacées de moments de paix et de calme que je savoure. Mais la sage-femme m’interrompt brusquement pour me dire qu’elle craint que l’enfant ne souffre. Par manque de connaissance, de conscience et de confiance, je me laisse saisir par sa peur et me mets à pousser. Le bébé naît tout de suite après. Je le prends dans mes bras, il tète et stimule de nouvelles contractions qui libèrent le placenta.

Aujourd’hui, la plupart du temps, je sens R. calme, confiant et capable d’une concentration que je qualifie d’extraordinaire. Lorsqu’il fait quelque chose d’important avec une certaine qualité de présence, il n’aime pas «être dérangé». Quand il nous faut partir ou changer d’activité, il se retrouve souvent dans la situation où je dois l’interrompre brusquement pour lui faire entendre que c’est le moment de sortir ou de faire autre chose. Jusqu’au jour où je réalisai qu’il revivait l’empreinte de mon état émotionnel à sa naissance.

 

Force impressionnante

A. est né en 1989. Une autre sage-femme, toujours à la maison. Je savais intuitivement que la position idéale d’accouchement était accroupie. J’avais donc prévenu ma sage-femme que j’accoucherais ainsi contrairement aux deux premiers où j’étais plutôt assise et adossée. Le déroulement du processus s’est poursuivi sans à-coup. Je marchai, marchai puis m’accroupis et la naissance se fit à une vitesse extraordinaire. Une ouverture sans presque aucun intervalle, qui me donnait la sensation d’une continuité sans relâche, une jouissance proche de la brûlure. Je pris mon enfant le mis près du sein et il téta.

A. est entier, direct, sans compromis, sans concession, une force de la nature, une vraie merveille pour un désir sincère de travail sur soi. Lorsqu’il commence quelque chose, il va jusqu’au bout avec une constance et une force impressionnante.

 

Respect de la relation

Dès leurs premiers rapports à la vie, les enfants interpellent la conscience de ceux qui les entourent sur l’existence de leur douloureuse empreinte. Pendant un certain temps, l’enfant attend de l’adulte le rapport juste afin de jouir d’un espace d’écoute qui lui permettrait de se libérer de cette empreinte. Face à la confusion dans laquelle se trouvent les personnes qui l’entourent, il s’attache à la résolution de cette dernière et manifeste qu’il ne supporte pas les solutions. Mais les réponses des parents et du système éducatif confirment l’empreinte comme un trait de caractère. L’enfant apprend à vivre avec et gère sa souffrance.

J’en ai voulu à ma mère, à mes grand-mères, à mes tantes et à toutes les femmes d’avoir dû me confronter aux aberrations d’une autorité médicale qu’elles avaient cautionnée, d’avoir été écartée de la naissance de mes frères ou de celles de mes cousins et de n’avoir pas ainsi de connaissances empiriques qui m’auraient permis d’affirmer la conscience que j’ai aujourd’hui de l’importance du respect de la mère et de la relation mère-enfant à la naissance.

Sylvie Vermeulen

© S. Vermeulen – 02.2003 / www.regardconscient.net


Violences

Depuis la publication, en 1980, de l’ouvrage de Frédérick Leboyer, Pour une naissance sans violence, la médicalisation des accouchements s’est accentuée dans les pays occidentalisés.

Il est souvent difficile de refuser une péridurale et certaines cliniques affichent un taux de césariennes de plus de 50 %, privant l’enfant et sa mère de cet évènement fondateur qu’est la naissance.

 

© Frédérick Leboyer
(photo publiée avec son aimable autorisation)